Harmonisation de la langue peule (Par Issa Diallo)

By IISAA JALLO (Burkina Faso), on 15-11-2009 00:00

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iisaajalloIssa Diallo
suudubaaba@yahoo.fr

Harmonisation de la langue peule
(Bruxelles, vendredi 15 août, 2008)
Langue et langue peule
Je commencerai mon intervention par une question : qu’est-ce qui, dans ce monde, devrait être le centre d’intérêt de tous ? Je répondrai tout de suite. C’est l’homme. C’est l’être humain, l’Etre qui doit être le tenant et l’aboutissant de toute politique de développement, de toute vision de vie. Organisés en groupes, les hommes se différencient de par leurs cultures dont la partie constitutive la plus importante, nous semble être la langue.
En effet, la langue n’est pas qu’un simple instrument de communication. Elle constitue véritablement " les archives d’un groupe humain, la synthèse de son histoire telle qu’elle s’est déposée peu à peu et s’est incorporée à son vocabulaire et à sa structure…Elle reflète l’identité d’un groupe humain dans ce qu’elle a de plus intime, telle qu’elle s’est lentement formée à travers les âges et par son existence même, on peut dire qu’elle représente l’authentique image de lui-même, qu’un groupe projette dans le monde extérieur ... Pour un groupe humain défini, la langue est beaucoup plus qu’un des éléments de sa culture. C’est dans un sens véritable, l’équivalent de la somme de sa culture".
De nos jours, les spécialistes des langues en dénombrent environ 7 000 dans le monde, parmi lesquelles la langue peule.
Parler de la langue peule dans le contexte de l’harmonisation, c’est également parler de son aspect transfrontalier, de sa dialectalisation, de son utilisation comme langue de formation des adultes, mais également comme langue d’enseignement à l’école primaire, et enfin comme langue d’information des organes de presse.


Le peul, langue transfrontalière
Sur le plan transfrontalier, le peul est parlé par une frange importante de la population des pays suivants : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Cap-Vert. Côte d'Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, République centrafricaine, Sénégal, Sierra Leone, Soudan, Tchad, Togo, etc..
Le peul, langue dialectalisée
Du fait qu’elle soit parlée sur plusieurs km carrés, parfois dans de véritables îlots linguistiques, la langue peule s’est dialectalisée. En effet, si certains peuls des pays comme le Mali, le Burkina, le Ghana ou le Niger connaissent une intercompréhension acceptable, il faut rappeler qu’il arrive que dans un seul et même pays, l’intercompréhension soit quasi nulle comme c’est le cas de certains peuls du Boobola au Burkina, avec ceux des autres parties du même pays.
Le peul, langue de formation des adultes
Dans de nombreux pays africains, le peul est une langue d’alphabétisation et de formation des adultes. Rien qu’au Burkina Faso, on dénombrerait chaque année de milliers de néo alphabétisés qui savent désormais lire et écrire en peul, mais également qui suivent des formations techniques spécifiques dans cette langue.
Le peul, langue d’enseignement dans les écoles primaires
Le peul est aussi une langue d’enseignement dans des écoles primaires publiques et dans des écoles communautaires ouvertes par des associations en relation avec des partenaires au développement. En effet, on se rend de plus en plus compte que l’enseignement, d’abord en langues africaines dont le peul, puis en français, favorise un meilleur enseignement/apprentissage, même du français. Ce type d’enseignement est dispensé au Burkina Faso dans des écoles dites « écoles bilingues ». On retrouve d’autres types d’écoles bilingues au Mali, au Sénégal, au Niger.
Dans les écoles bilingues du Burkina Faso, ce sont plusieurs promotions qui sont désormais au secondaire. Les élèves qui s’y inscrivent passent le même examen du certificat d’études primaires que les autres élèves du pays. A l’examen, il n y a point d’épreuves en peul. Pourtant, les taux de réussite au CEP des écoles bilingues peul/français sont au-dessus de la moyenne nationale. Rappelons également que les élèves des écoles bilingues passent le certificat au bout de cinq années de scolarité contre six pour les élèves des écoles classiques.
Le peul, langue de communication et d’information dans les médias
Dans de nombreuses stations de radio et de télévision étatiques des pays africains, passent des émissions en peul. Le peul est aussi parlé dans des stations de radios européennes comme en France. Il est également la langue de nombreux journaux tirés en de milliers d’exemplaires. Au Burkina Faso par exemple, il existe trois journaux en peul dont Ɓantaare, un journal tiré en 5000 exemplaires parfois et dont le 1er numéro est paru depuis 1991 .
En somme, le peul est un moyen de communications à divers niveaux : écoles, média, formations techniques spécifiques, etc. Il se pose alors les questions suivantes : la langue peule, permet-elle de travailler en synergie, de la Gambie au Soudan ? de tenir des ateliers scientifiques ou techniques en peul ? d’exploiter les mêmes documents didactiques au Sénégal et au Burkina Faso ? D’où la question de l’harmonisation de la langue peule.
L’harmonisation du peul
D’un pays à un autre, le peul s’est enrichi de nombreux termes empruntés à d’autres langues qu’il a moulés dans sa propre logique. Il en a également crée de toute pièce, sans procéder à des emprunts, tout comme d’autres termes sont morts de leur propre mort.
Ainsi, le peul parlé au Burkina s’est enrichi de termes empruntés aux autres langues du Burkina, lesquels termes sont inconnus du peul parlé en Guinée ou au Cameroun.  D’autres mots ont connu des glissements de sens, renvoyant à des référents différents d’un pays à un autre. C’est comme bien d’autres langues. A Abidjan par exemple, il y a un français que ne comprennent souvent que ceux qui vivent en Cote d’Ivoire. C’est aussi le cas de l’arabe : d’aucuns distingueraient un arabe typiquement tchadien. Du reste, chaque fois que la langue emprunte un terme ou en crée, elle s’enrichit.
Toutefois, dans le contexte actuel de son évolution, l’enrichissement de la langue peul fait qu’un manuel de formation sur les droits de la femme ou la transformation du lait en peul, est inexploitable d’un pays à un autre, du fait que les concepts techniques ne sont pas toujours traduits par les mêmes termes. Or :
 le peul est enseigné dans les écoles primaires,
 des journaux sont écrits en peul,
 des sites web existent en peul,
 profiter des écrits en peul est un droit (droit á l´information).
En somme, il faut entreprendre un travail devant permettre à toute personne sachant lire et écrire dans cette langue, d’exploiter tout manuel écrit dans la langue, tout site web, toute ressources disponibles en ligne, et même discuter avec tout locuteur du peul, qu’il soit de la Guinée ou de la Centrafrique. Ce travail participe de l´harmonisation du peul qui est un processus de promotion :
 d’une langue peule de l’école,
 d’une langue de communication lorsque les fulaphones de différents pays se retrouvent à Bamako, à Pékin ou à Bruxelles,
 d’une langue de référence pour écrire un manuel de formation technique que l’on pourra consulter à Labbé en Guinée, à Mopti au Mali, à Dori au Burkina Faso ou à Garoua au Cameroun,
 d’une langue de référence pour traduire un programme d’orientation politique de n’importe que parti politique officiellement reconnu dans son pays,
 d’une langue de référence pour traduire les textes fondamentaux de l’Union Africaine.
Mais quelle stratégie pour harmoniser le peul ? Il convient de distinguer plusieurs étapes.
1re étape : croire à la possibilité d’harmoniser le peul
De nos jours, plusieurs langues sont classées langues mortes, c’est-à-dire des langues sans locuteurs natifs. C’est le cas du babylonien, de l´araméen, du gaulois.
Parmi les langues jadis jugées mortes, d’autres sont de nouveau vivantes car ressuscitées par des hommes et des femmes fortement convaincus que la langue établit un lien de fraternité et d´amitié entre tous les hommes qui la reconnaissent comme langue première de leur communauté.
N’est-ce pas que l’hébreux, qui était une langue morte est de nos jours, une langue de nouveau vivante. Ce fut seulement une question de volonté  des mouvements sionistes du 19e siècle et du modernisateur Eliezer Ben-Yehuda (ne mélangeons pas les choses : je suis loin d´être pro sioniste, loin s’en faut).  C’est également le cas du cornique.
En rappel, le cornique a perdu son dernier locuteur depuis 1777 en la personne de Dolly Pentraeth, marchande de poissons. Il était donc classé comme langue morte puisque sans locuteur natif. Mais depuis le début du 20e siècle, des hommes engagés s'efforcent de le faire revivre. De nos jours, plus de 1 500 personnes sont capables de tenir une conversation en cornique ; quelques enfants ont même le cornique comme langue maternelle.
En somme, si l’on peut ressusciter des langues mortes, on doit être en mesure d’harmoniser une langue vivante. Cela doit même être plus facile. Aussi, un engagement fort des uns et des autres permettra-il d’harmoniser la langue peule. Tabital International, chaque Tabital au niveau des pays, chaque peul, devraient être le soubassement de cet engagement.
2re étape : le travail en synergie avec Tabital International
Des spécialistes de langues se sont retrouvés à Bamako en 1966, à Ouagadougou en 1982, à Niamey en 1997 et ont pris des décisions relatives à la langue peule. Puis, une fois chez eux, ils ont travaillé en ordre étatique, se contentant parfois de leur statut de technicien de la langue car les moyens de suivi auprès des acteurs à la base (communicateurs, journalistes, écrivains, etc.) ont fait défaut.
Aussi, trouve t-on de nos jours, plusieurs alphabets latins pour la même langue peule, plusieurs termes peuls pour le même concept enseigné à l’école. Des termes qui ont même été consacrés par le MAPE ont été ignorés dans certains pays au profit de nouvelles créations locales. Certes, les éclairages apportés par les récentes recherches sur la langue et l´utilisation fulgurante des technologies de l’information et de la communication en sont pour quelque chose. Mais il manquait surtout un cadre catalyseur comme Tabital.
Il faudra désormais que tous, nous faisions de la décision de Tabital, notre « référence », que l’on soit de la Guinée ou du Cameroun. Ainsi, nous ne soumettrons point de projet de décret ou de loi sur la langue peule sans tenir les autres pays informés par le biais de Tabital International et ses relais nationaux.
Autrement, un avant projet de décret au Sénégal  sera soumis aux autres pays et une fois le décret signé au Sénégal, il sera diffusé partout où besoin sera et inséré sur toutes les pages web pour large diffusion. Le Sénégal devra être la référence juridique des textes portant orthographe ou terminologie du peul. Nous éviterons alors les règles contradictoires pour la seule et même langue peule.
3re étape : la question de la terminologie et de l’orthographe
Lorsque nous parlons, nous utilisons des termes. L’harmonisation d’une langue suppose donc l’harmonisation terminologique, c’est-à dire un processus d'alignement de termes et de définitions entre les dialectes d’une même langue. Ainsi, tous les termes, objet d’enseignement doivent être harmonisés. Autrement, le terme pour dire triangle, litre, géographie, sciences, ou microbe doit être le même dans toutes les écoles où le peul est enseigné.
Sur le plan orthographique, l’harmonisation est encore plus facile, l’orthographe étant fortement entachée de conventions.
Somme toute, il ne sert à rien de transcrire de plusieurs façons un terme renvoyant à un même concept. Or, pour le seul terme traduisant éléphant en peul, on rencontre les transcriptions suivantes : nyiiwa, ɲiiwa, ňiiwa. Je pense qu’à l’heure des TIC, il faut simplifier la tache aux concepteurs des logiciels de traduction pour une prise en compte de tous les vocabulaires et participer également à l’économie de la langue.
4e étape : l’officialisation terminologique et orthographique
L'officialisation est le processus par lequel Tabital International conférera un statut officiel aux termes et règles orthographiques harmonisés, invitant tous les pays à adopter une terminologie et une orthographe données.
Toutefois, pour une harmonisation terminologique et orthographique, il faut une structure transfrontalière constituée d'un réseau de structures nationales étatiques et associatives. Je pense que le comité technique chargé de la langue au niveau de Tabital Pulaaku International peut jouer ce rôle en créant un cadre additionnel impliquant tous les linguistes foulanisants et les acteurs de terrain (communicateurs, gestionnaires de site web, opérateurs en alphabétisation, chargés de l’enseignement de la langue peule/pays, etc.). 
Il reste entendu que l’harmonisation terminologique et orthographique doit accorder une place très importante aux différents travaux de standardisation et de normalisation déjà effectués aux échelles nationales.
5e étape : le terrain
C’est par des sensibilisations au niveau des acteurs étatiques de l’éducation et au niveau des opérateurs en éducation (privés ou communautaires) que l’harmonisation peut être effective. Toutefois, la sensibilisation doit être accompagnée d’une mise à disposition de lexiques, dictionnaires et règles d’orthographe qui seront désormais les référentiels de la langue peule et qui doivent être en ligne sur des sites web de Tabital ou de toute autre structure, mais également en vente à des prix modiques.
6e étape : les TIC
Le processus d´harmonisation s´engage à partir de l´existant. Or, de nombreux dictionnaires, lexiques, romans, enregistrements sonores, livres d’orthographe… existent déjà. Une mise en corrélation de tous ces supports exigent beaucoup de rencontres et donc du temps et de l´argent, toutes choses faisant défaut.
Aussi, les TIC constituent-elles le passage obligé de l´harmonisation du peul. Véritable outils de réduction des distances, les TIC permettent une mise á disposition des données accessibles en temps réel, la création et l´animation de sites coopératifs/collaboratifs, des sites d´apprentissage du peul harmonisé avec possibilité d´imprimer les cours et les mettre á la disposition des instituteurs des écoles bilingues du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Sénégal…
Je suis comme persuadé qu´avec les TIC, nous parviendrons á un peul qui sera compris de tous, tout en gardant les différents dialectes et parlers peuls qui sont actuellement nos moyens d´expression.  
7e étape : le suivi des recommandations
Tabital est un véritable outil de promotion et d’harmonisation de la langue peule. Toutefois, il faut du suivi dans toutes les rencontres qu’il organise. Aussi, doit-il, d’une façon très claire, situer les uns et les autres par large information sur les recommandations qui lui sont faites par les ateliers, séminaires, colloques. En rappel, une recommandation avait été faite sur la langue peule et ses locuteurs . Qu’en a décidé TPI ? Je n´en sais rien.
8e étape : la renaissance de la langue peule
Une véritable revolution de la renaissance de la langue nécessite des centres culturels peul, au moins un par pays (le sénoufo en possède déjà au Burkina), qu’il s’agisse de pays d’Afrique, d’Europe ou d’ailleurs. Des centres culturels qui amèneront d’autres personnes à s’intéresser à la culture peule car voulant percer son mystère dont la porte d’entrée la mieux indiquée est la langue peule. Plus cet intérêt pour le peul existera, mieux le processus d’harmonisation de cette langue sera réussi.
9e étape : le pulaaku, outils de cohésion et de cimentation des peul
Si la culture peule accorde de l´importance à la langue peule, ne perdons pas de vue que bon nombre de peuls ne parlent pas cette langue et ne sont pas pour autant moins peul. C’est pourquoi, tout en les convaincant à apprendre le peul, nous devons également leur inculquer le pulaaku , certainement une autre préoccupation de TABITAL.
Chers frères et sœurs, je suis au terme de ma communication sur la langue peule qui mérite assurément d’être harmonisée afin qu’il y ait un seul peul standard, un peul compris du Fouta Jallon au bord du Nil.
Ce peul harmonisé peut exister si nous le voulons, et comme on le dit souvent « tout ce qui sort de l’imagination de l’homme est réalisable par l’homme ». Et moi, j’ajoute, cela est encore plus vrai chez les peuls. Plutôt les fulɓe.
Je vous remercie.

Last update: 15-11-2009 19:42

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